Du virtuel au réel, une rencontre plus qu’intéressante, 2ème partie

Par   16 octobre 2016

Par Moudachirou Gbadamassi

Du virtuel au réel, une rencontre plus qu’intéressante.

Avec un peu de retard, je vous présente ci-dessous la deuxième partie de l’entretien que le doyen Elolo Kumodzi nous a accordé. Je trouve cette deuxième partie plus riche que la première surtout à cause des secrets de réussite partagés par le dinosaure… Bonne lecture.

IMG-20160816-WA0024MLI BAS : Nous voyons dans la sous-région ce que la profession est entrain de devenir. Comment voyez-vous l’avenir de la profession, dans la sous-région surtout?

Elolo Kumodzi : (soupir) En effet, il existe un danger qu’il faut reconnaitre. Tout a commencé, je pense, dans les années 2000 lorsque bon nombre d’interprètes ont commencé à quitter la région pour le Nigéria (la Commission de la CEDEAO, le Parlement, la Cour de justice), les Pays-Bas (la CPI), la Tanzanie (le TPIR), l’Ethiopie (la Commission de l’Union Africaine), le Burkina Faso (l’Organisation Ouest africaine pour la santé), la Côte d’ivoire/Tunisie (la BAD). A l’exception de Dakar au Sénégal, il est resté un petit nombre d’interprètes indépendants rapidement submergés par une vague de nouveaux venus dans la profession. L’interprétation était ainsi devenue une échappatoire au chômage pour beaucoup de jeunes de la région qui se sont autoproclamés traducteurs, puis interprètes avec un BAC + 2.

Je vous explique : la profession avait été prise en otage surtout dans certains pays francophones comme le Bénin, le Togo, la Côte d’Ivoire lorsque des hordes ‘’d’hommes de Dieu’’, de prédicateurs commerçants s’y sont installés à partir de pays voisins anglophones. Maitrisant très peu la langue de Molière, ils faisaient appel à de jeunes disciples pour la transmission de leurs messages en français ou en langues vernaculaires. C’est alors que la mode de l’interprétation d’église a fait une entrée fulgurante en Afrique de l’Ouest. Dès lors que ces jeunes ‘’interprètes d’église’’ avaient fait de la consécutive dans des églises pendant trois mois et qu’une opportunité s’était présentée à eux, ils sont entrés en cabine avec la complicité de leurs maîtres à penser et de clients véreux, peu regardants sur la qualité de la prestation, l’essentiel étant au final de se remplir les poches en détournant une partie des fonds prévus pour les besoins de l’interprétation. D’excellents interprètes pris à la gorge se sont vus obligés de collaborer avec ces messieurs pour ne pas mourir de faim.

Tout cela avait porté un coup dur à la profession. L’organisation communautaire(CEDEAO) n’a pas non plus facilité les choses, au vu des conditions de travail et des honoraires qu’elle continue d’appliquer depuis plus de 15 ans.

Mais aujourd’hui les choses sont entrain de changer dans le bon sens. Je me félicite des       initiatives heureuses comme l’école d’interprétation d’Accra et celle de Gaston Saint-Berger à Saint Louis qui arrivent à point nommé. Malgré les difficultés, j’ai bon espoir que très vite ces écoles-là vont produire une excellente relève.

L’autre chose qui me donne des raisons d’espérer, c’est bien les initiatives prises au Burkina-Faso, au Togo, au Ghana et au Bénin en vue de la création d’associations professionnelles. Un excellent travail est entrain d’être réalisé.

Même si je suis membre de l’AIIC depuis 1998, je suis entrain d’animer avec d’autres bonnes volontés l’Association togolaise des Interprètes de conférence ; entre autres missions, nous faisons de la sensibilisation des clients et de façon générale, le message est bien perçu. Malheureusement, c’est parmi les interprètes que j’observe encore des résistances, curieux non ! Le temps est mon meilleur allié. Là encore, j’ai bon espoir que sur la ligne Cotonou-Accra, Ouagadougou peut être Abidjan, Niamey nous parviendrons à accorder nos violons, à lutter contre le mercenariat de bas quartier, à convaincre les jeunes à aller en formation. Nous suivons également les jeunes fraîchement sortis d’école puisque nous estimons que le tout n’est pas d’être formé dans une école : car une fois le diplôme obtenu, commence alors pour l’interprète une période de compagnonnage au cours de laquelle son mentor doit lui prendre la main et le former aux réalités de la vie de l’interprète. Dans quelques années, on passera la main, après s’être assurés d’avoir préparé une bonne relève.

MLI BAS : Je constate avec grande joie que vous avez à cœur la relève car vous parlez « d’interprètes à qui on passera la main »…

Elolo Kumodzi : J’accompagne déjà deux jeunes. L’un est à Saint-Louis. Je le suis toutes les semaines, je sais ce qu’il fait car je suis en contact permanent avec lui, je le guide. Il y a également un autre que mes collègues formatrices à Accra m’ont demandé de suivre. Toutes les semaines, je reçois des jeunes attirés par la profession. Je leur montre la voie. Je leur donne toutes les informations pertinentes. Hélas dans le lot, beaucoup n’ont pas le niveau requis pour aller en formation. Je donne ma bénédiction uniquement à ceux que j’estime être à même de faire du bon travail une fois admis dans une école. Et je ne fais pas dans la complaisance. Il me faut avoir la garantie que les personnes que je recommande excelleront à l’école et plus tard sur le marché.

MLI BAS : Un peu plus léger maintenant : vous avez travaillé comme permanent et avant cela, vous aviez travaillé comme freelance. Et maintenant, vous être revenu sur le marché freelance. Si vous deviez choisir aujourd’hui entre une vie de permanent et celle de freelance quel sera votre choix?

Elolo Kumodzi : (Rires) Votre question est pertinente. Je ne regrette pas mon parcours, mes choix. Jeune interprète sorti d’école, j’aurais pu accepter l’offre que m’a faite le BIT d’y rester après mon stage chez eux, mais non je voulais aussi voyager et mieux connaître l’Afrique. Par ailleurs, mon père est mort très jeune pratiquement en mission au service des Nations Unies. J’avais donc peur des organisations internationales. Six ans après, une autre offre est venue de la Mission des Nations Unies en Angola.

J’ai préféré rester sur le marché freelance. Cela a été difficile certes, mais je me suis vite adapté : une véritable école de la vie.

Sur ce terrain, je gagnais très bien ma vie, je n’avais aucune sécurité, cette sécurité tant nécessaire une fois la cinquantaine passée ou l’âge de la retraite arrivé. Je recherchais donc une certaine sécurité et une bonne pension de retraite. D’habitude, les freelances sont dépensiers et à l’exception de quelques rares, ils n’économisent pas, ils n’investissent pas. Voilà en partie pourquoi un beau matin de février 2004, j’ai pris la direction d’Arusha.

Avec toute cette expérience, ce que je puis dire aux jeunes est ceci. Quand vous sortez de l’école, si vous avez l’opportunité d’aller dans une organisation – et c’est un choix personnel – allez-y. Mais je pense que le parcours classique devrait être (1) freelance d’abord pour se faire la main, avoir de l’expérience, (2) partir ensuite dans une organisation faire quelques années, voire y rester jusqu’à la retraite. Lorsqu’on est permanent, on ne doit pas oublier d’où on vient. Il faut continuer à apporter son soutien à ceux qui sont sur le marché freelance, parce que c’est notre marché, puisqu’un jour, on est appelé à y revenir. Il ne faut jamais être coupé de ce marché qui nous a nourris à un moment donné de notre vie. Toujours se rappeler d’où on vient. img-20161008-wa0015MLI BAS : Nous savons que vous faites du philanthropisme, vous faites de la musique ; vous avez monté plusieurs groupes de musique. Parlez-nous-en un peu. Et comment un interprète comme vous arrive-t-il à gérer son temps et combiner toutes ces activités?

Elolo Kumodzi : Première chose, je suis membre du Rotary International. Philanthrope, je le tiens de mon éducation. Mon père partageait tout avec tout le monde. La discipline du partage, je l’ai apprise en étant jeune ‘boy scout’. J’ai donc appris à retourner à la société une partie de ce qu’elle a donnée. Et en plus, je suis chrétien très pratiquant.

Je peux me prévaloir d’une certaine réussite sans être riche. Alors je consacre un peu de mon temps et de mes petites ressources à la société. J’ai beaucoup de plaisir à le faire.

En ce qui concerne la musique, je viens d’une famille chrétienne où tous les enfants devraient faire de la musique dès qu’ils commençaient à marcher. Et il n’y avait pas de dérogation. J’ai donc été initié très tôt à l’harmonium et plus tard au Collège Protestant de Lomé, j’ai appris à jouer de la trompette, du trombone à coulisse, de la flute et plus tard de la clarinette et du saxophone. Finalement, je me suis stabilisé avec le saxophone. J’ai joué de l’orgue d’église et ai fait des stages musicaux. J’ai fait même une formation de haut niveau en technique de chant-choral. A Arusha, nous avions monté un orchestre avec d’autres collègues. Je n’ai jamais su jouer de la guitare qui pour feu mon père était un instrument profane (rires !!!!!).

Vous savez, à Arusha après une semaine de dur labeur en costume et cravate, le fonctionnaire international que j’étais, aimait bien en compagnie des amis Livinus Atanga et Aatsa Atogho jouer avec le Kibo Band dans les grands hôtels de la ville, mais en mode Jeans et T-Shirt pour s’amuser, pour déstresser.

Aujourd’hui, je suis membre du Comité de pilotage de l’Académie de musique de l’église protestante du Togo (EEPT). Nous travaillons à la création d’une académie de musique. Par ailleurs, et c’est un vieux rêve, je suis en train de monter le tout premier ensemble symphonique du Togo. J’y travaille tout doucement avec l’aide d’amis qui, de temps en temps, m’envoient des instruments. Là, vous voyez, il y a un violon envoyé récemment de Paris par un ami et nous avons beaucoup de clarinettes, de flûtes, etc… J’ai aussi monté un groupe d’une quinzaine d’enfants âgés de 09 ans à 15 ans que j’initie à la flûte. Tous les samedis et dimanches, en cette période de vacances, nous répétons parce que je compte les intégrer plus tard à l’ensemble symphonique. Quand vous venez chez moi, vous voyez au salon, un grand piano, dans mon bureau, des trombones, des clarinettes, des trompettes etc…

(Il se saisit d’un instrument et joue rapidement une petite ballade)

img-20161008-wa0017Etant très organisé, je vis dans cet environnement et cela me rend heureux.

 

MLI BAS : Très intéressant et passionnant. La dernière question et pas des moindres, en deux volets: quel conseil donneriez-vous aux jeunes interprètes que nous sommes ? C’est-à-dire les règles qu’un jeune interprète (maison ou indépendant) doit se fixer pour réussir sa carrière et aussi sa vie de manière générale ?

Elolo Kumodzi : Ce que je dirai n’est pas valable qu’aux interprètes. Mais aux interprètes, je dirai d’abord : « travaillez ! travaillez ! travaillez ! » De toutes les façons, on ne triche pas longtemps dans cette profession. Travailler dur ne signifie pas surévaluer ses forces, ses capacités. Il faut se reposer à l’occasion, partir en vacances chaque fois que de besoin. Il faut absolument consacrer du temps à sa famille, ses amis. Il y a du bonheur à la faire. Il faut donc témoigner beaucoup d’amour à son prochain, à ses enfants et avoir la crainte de Dieu. Le faire vous trace forcément la voie de la réussite.

En cours de carrière, de grâce, penser à demain – il faut toujours penser au lendemain. Pour cela, il faut absolument investir. Ce ne sont pas les bons créneaux qui manquent. Mais cela requiert beaucoup de discipline.

MLI BAS : Merci beaucoup, doyen. Que Dieu vous bénisse et vous donne une longue vie pour que vous jouissiez des fruits de toutes ces années de labeur.

2 commentaires sur “Du virtuel au réel, une rencontre plus qu’intéressante, 2ème partie

  1. TIDJOW Esso-Samah

    Je tiens sincèrement à remercier le Doyen pour ces conseils pratiques et très édifiants. Il est très rare de trouver encore de telles personnes qui ont à coeur de voir naître et grandir une relève bien équipée qui perpétuera la professionnalisation du métier d’interprète en Afrique.
    Le Doyen a une fois encore prouvé qu’il est vraiment Doyen dans ce métier.
    A nous de nous mettre au travail pour réaliser les rêves du Doyen.
    Merci Doyen et que Dieu vous benisse et vous garde pour nous.

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