Les interprètes, docteurs des mots ?

Par   10 août 2016

Par Kossi Agbolo

Une jeune dame du nom de Clémence Siabi (32 ans) est décédée le vendredi 10 juin 2016 au CHU Sylvanus Olympio de Lomé à cause de la négligence du personnel soignant. Après une opération chirurgicale réussie le 7 juin, la victime rendit l’âme 3 jours plus tard parce que l’équipe de garde n’a pas su panser sa plaie. Malgré les appels et les cris de détresse des membres de la famille, le médecin et son équipe de garde ont préféré faire la sourde oreille, préférant se concentrer sur la télévision et leurs téléphones portables. Ils étaient sans doute occupés à « whatsapper », si je puis me permettre ce néologisme. Comme vous le savez certainement, le phénomène Whatsapp fait des ravages dans la société.

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Vous êtes étonnés de voir qu’un article destiné aux interprètes commence avec cet extrait d’un journal paru récemment dans la presse privée au Togo. Mais la suite de l’histoire vous édifiera beaucoup plus, c’est de cet article que je tire mon inspiration pour écrire. N’allez pas penser que je suis en train d’indexer le pays où Siabi a rendu l’âme. Non, même si je m’intéresse beaucoup au respect des droits de l’homme et à la bonne gouvernance, je ne porte pas ce manteau ici, ma plume est celle d’un interprète. Après cette brève explication venons-en au fait.

Dans le monde interconnecté dans lequel nous vivons, les informations circulent à une vitesse astronomique. On parle du village planétaire, parce que tout ce qui se passe à Tokyo aujourd’hui est déjà su dans un village reculé du Niger et un fait divers qui se passe dans un coin de la planète est diffusé instantanément à des milliers de kilomètres. Cela veut également dire que l’information est désormais accessible au commun des mortels grace aux médias. De plus, il existe aujourd’hui toute une panoplie de réseaux sociaux qui nous permettent d’avoir accès à l’information et d’informer aussi les autres sur tel ou tel sujet d’actualité. De tous ces réseaux sociaux il y en a un qui est particulièrement facile à utiliser et dont la grande majorité fait usage. Il s’agit de Whatsapp. Je ne sais comment, mais  cette application a subitement occupé tout l’espace. Qu’il s’agisse des élèves, des étudiants, des revendeuses, des coiffeurs, des apprentis chauffeurs, ou des professionnels de la santé, toutes les couches de la société semblent être concernées.

Cependant, Whatsapp doit-il nuire à l’humanité ou contribuer à son bien-être ? C’est malheureusement l’effet nuisible que je remarque le plus souvent. Lors de mes séjours au Ghana, il m’est arrivé plus d’une fois qu’une personne me cogne dans la rue parce que cette dernière avait les yeux rivés sur l’écran de son portable, sans se préoccuper d’où elle mettait les pieds. Plus d’une fois, j’ai eu peur que ces personnes se fassent renverser par des véhicules.

Malgré cet effet malheureux du phénomène Whatsapp et des réseaux sociaux en général, il y a un corps professionnel qui sait en faire bon usage : il s’agit des interprètes de conférence.

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Ce corps professionnel nous donne un bon exemple de l’utilisation des réseaux sociaux. Lorsque vous voyez les interprètes travailler, vous croiriez que les Technologies de l’information et de la communication (TIC) ont été inventées uniquement pour eux. Les interprètes utilisent l’internet pour assurer la qualité de leur rendement. Ce n’est pas pour rien qu’ils sont appelés des docteurs des mots, ils cherchent à trouver le sens juste, à nuancer les expressions et à éviter le glissement de sens, tout ceci grâce aux TIC. Ceux qui en ont une très bonne maîtrise, à l’instar de Mme Elisabeth Kouaovi, peuvent par exemple utiliser le Dropbox pour demander l’avis des uns et des autres, mais je pense que l’application la plus répandue chez les interprètes aujourd’hui est  Whatsapp.  Ces professionnels ne l’utilisent pas seulement pour discuter et se divertir (du moins pour la grande majorité) ; ils utilisent aussi Whatsapp pour partager des informations, pour proposer des expressions ou des mots ; ‘quelqu’un peut-il me confirmer cet équivalent ? quelqu’un peut-il me dire si ce sens que j’utilise est approprié, vous préférez telle ou telle expression, ce mot est-il bien utilisé dans ce contexte’ ? C’est ce que vous remarquez souvent dans les plateformes créées par les interprètes pour assurer la qualité de leur rendement comme je le disais tantôt.

Le volet le plus intéressant dans le cadre de la formation des interprètes est le fait qu’ils reçoivent des cours spéciaux sur la façon dont ils peuvent faire des recherches, je dirai qu’une bonne partie de la formation est axée sur les recherches, c’est ce que je disais une fois à un collègue, si vous suivez une formation en interprétation dans une bonne école d’interprétation, le virus de la recherche vous sera inoculé. Alors le mot magique pour les interprètes c’est ‘recherche’, ‘recherche’ et ‘recherche’ qui se fait souvent à partir de la technologie de l’information.

Parlant de la recherche, je me rappelle lorsque j’étais à l’école d’interprétation,  un collègue m’a une fois dit qu’on ne peut pas apprendre à interpréter. Je suis tenté d’être d’accord avec lui, parce que pour interpréter tout dépend de votre prédisposition cognitive, mais, il y a des techniques qu’on peut vous inculquer pour améliorer cette prédisposition cognitive, l’une de ces techniques est une fois encore basée sur la façon dont on peut se préparer avant d’entrer en cabine ou avant de commencer la prise de note, et là encore c’est l’utilisation de la technologie de l’information qui  facilite la tâche, ce n’est pas Fiona CABASSUT qui me démentira.

Par ailleurs, je suis tenté de comparer les interprètes aux professionnels de la santé ; imaginez un délégué à une conférence international qui ne parle pas la langue que l’orateur utilise, s’il a la malchance de tomber sur un mauvais interprète, ce dernier ne fera que compliquer la tâche à notre pauvre délégué, le délégué ne sera pas à l’aise au cours de cette conférence, puisqu’il n’est pas à l’aise, il n’est pas bien dans sa peau, donc il est comparable à un malade ; mais si subitement le mauvais interprète est relayé par un bon interprète, vous verrez que son mal disparaîtra dans l’intervalle de quelques secondes, il apparaîtra comme un homme guéri. C’est ce qui me conduit à comparer les interprètes aux professionnels de la santé.

Médecin Carica interprète

Je profite de ce canal pour conseiller vivement aux professionnels de la santé dans le sens strict du terme à emboîter le pas aux interprètes, à faire des recherches en utlisant la technologie de l’information pour améliorer leur prestation dans le domaine médical, certes il y a une bonne frange de ces professionnels qui sont imbus de recherches. Mais il y a d’autres qui utilisent les réseaux sociaux uniquement pour s’amuser, c’est cette dernière catégorie qui était à la base de la mort de la jeune dame togolaise nommée Clémence Siabi.

En guise de conclusion, je reconnais qu’une grande majorité des professionnels de la santé font beaucoup de recherches pour parfaire leur connaissance, mais c’est justement ces professionnels de la santé qui ne savent pas encore l’importance des recherches dans l’exercice de leur profession qui sont invités à copier les interprètes qui accordent une grande importance aux recherches ; ainsi nous éviterons des histoires tristes similaires à celle de Clémence Siabi.

A propos de l’auteur

2016-08-10 20.46.51D’origine togolaise, Kossi Agbolo est dans sa quarantaine. Il a grandi dans une famille nombreuse à Lomé. Très tôt, il est tombé amoureux des livres. Il lut alors toutes sortes d’œuvres littéraires qui lui passaient par la main. Cela lui permit de pousser ses études jusqu’au niveau universitaire. Kossi a passé une bonne partie de sa vie au Nigeria, où il a travaillé comme secrétaire-bilingue à l’Ambassade de France près le Nigeria, puis brièvement à la CEDEAO. Poussé par la soif de connaissances, il a démissionné pour faire d’autres études universitaires. Ce qui lui a permis d’apprendre la langue de Cervantes et de faire son Master en Interprétation de conférence à University of Ghana (Legon). Actuellement, il est interprète de conférence indépendant et traducteur assermenté pour les langues française, anglaise et espagnole près la Cour d’Appel du Togo. Kossi est un amoureux de la nature et il lutte pour sa préservation.

2 commentaires sur “Les interprètes, docteurs des mots ?

  1. Moudachirou Gbadamassi

    Bonjour Kossi. Merci pour ton article qui aborde un sujet très intéressant.
    Je crois que tu es trop gentil envers les interprètes. J’ai déjà rencontré un collègue qui envoie des whatsapp en interprétant. Quand j’ai attiré son attention, il m’a donné une réponse du genre « multitasking ». Mais justement, son « multitasking » ne marchait pas puisqu’il y avait des déperditions d’information dans son rendu. Par ailleurs, je me demande si tu n’es pas trop sévère avec les professionnels de la santé en généralisant un peu l’attitude d’un groupuscule à toute la corporation. En ce qui concerne ta recommandation à leur endroit, je me demande si tu ne prêches pas dans le désert: combien de médecins lisent les publications d’un forum d’interprètes ?

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