Du virtuel au réel, une rencontre plus qu’intéressante

Par   16 août 2016

Par Moudachirou Gbadamassi

J’ai toujours cherché à connaitre les anciens du métier, surtout dans notre contexte africain où il n’existe presque pas d’écrit sur notre profession encore moins sur ses acteurs. Je sais qu’en rencontrant les anciens, j’aurai l’occasion de me plonger dans le passé glorieux de notre profession en Afrique à travers ce qu’ils me raconteront. Ecouter les anciens est aussi une source d’inspiration pour moi et, je le crois, pour les autres jeunes. Ne dit-on pas chez nous que c’est au bout de l’ancienne corde qu’on tisse la nouvelle ?

J’ai entendu son nom pour la première fois dans une discussion entre jeunes collègues. J’ai alors fait une recherche sur lui sur LinkedIn et il m’a accepté dans son réseau. Puis la fortuite brève rencontre à Accra l’année passée (2015). Et puisque je voulais en savoir plus sur lui, j’ai gardé le contact. J’ai enfin pu me glisser dans son programme chargé en juillet dernier. La plateforme BON A SAVOIR du MLI (MLI BAS) a donc fait le déplacement de Lomé pour interviewer ce dinosaure de l’interprétation de conférence. Ci-dessous le texte intégral de la première partie de l’entretien :

IMG-20160816-WA0026MLI BAS : Bonjour doyen Elolo. Les jeunes interprètes africains que nous sommes veulent mieux connaitre leurs anciens. Parlez-nous de vous et de votre parcours.

Elolo Kumodzi : Voilà ! Après un Masters en Traduction et Interprétation à l’Université de Salford (Royaume-Uni), je suis rentré au Togo en 1991, au moment où le pays était secoué par une crise politique. Contrairement à beaucoup d’amis, je n’ai pas cherché à en repartir; je suis resté donc au Togo. Mais, s’insérer dans le milieu des interprètes chevronnés opérant sur la place de Lomé n’a pas été tâche facile. Permettez que je rende hommage aux collègues Phillip Muyiwa, Robert Ahli Bruce, Edwin Ocloo, Alieu Jallow, Gabriel Torchar et bien d’autres qui m’ont fait confiance et progressivement intégré au marché. Les choses évoluant dans le bon sens pour moi, j’ai ouvert un établissement prestataire de services linguistiques le 1er juin 1992 à l’Hôtel 2 février. C’était un centre de conférence par excellence, un hub où se passaient de nombreuses conférences internationales. Grâce à mon cabinet, j’ai pu me constituer un solide carnet d’adresses. Je faisais donc de la traduction, de l’interprétation, de l’organisation et de la gestion de conférences. J’ai eu la chance d’intervenir à l’Université de Lomé, à raison de 4 heures par semaine entre 1994 et 1998 et c’est là que j’ai identifié des jeunes que plus tard j’ai recrutés au cabinet, que j’ai formés et qui sont devenus traducteurs permanents au cabinet. Aujourd’hui je suis heureux de dire que beaucoup évoluent dans des organisations internationales. L’un d’entre eux est décédé hélas ! Didier Amega-Wovoe aura été le tout premier collaborateur que j’ai formé. Je regrette vraiment sa mort prématurée car je nourrissais de très grandes ambitions pour lui. Malheureusement, le destin en a décidé autrement.

Pendant que je travaillais comme interprète-traducteur et enseignant vacataire à l’université, je me formais. Ayant déjà fait du droit, j’ai voulu me spécialiser lorsqu’une bonne occasion s’était un jour présentée à moi – j’ai embrassé les droits de l’homme parce que je collaborais beaucoup avec la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples.

J’ai trainé ma bosse un peu partout en Afrique. Les aéroports africains étaient devenus mes lieux d’escale et les chambres d’hôtel mon domicile.

En 2004, j’ai pris la décision de quitter le marché freelance et de faire carrière aux Nations Unies, plus précisément au Tribunal pénal international pour le Rwanda basé à Arusha. Et j’y suis resté de février 2004 à fin décembre 2014 en qualité d’interprète et traducteur.

MLI BAS : Vous avez dit interprète et traducteur ?

Elolo Kumodzi : oui interprète et traducteur parce que c’était la pratique au TPIR. Nous étions recrutés comme interprètes-traducteurs. Certains n’étaient que traducteurs mais les interprètes non affectés à des tâches d’interprétation devaient aussi faire de la traduction.

En 2010, j’ai été nommé chef-interprète adjoint. Pourquoi j’ai été nommé à ce poste ? Je pense que c’est parce que je suis arrivé avec l’esprit très ouvert à Arusha. Doté d’une solide expérience de gestion des hommes, je me suis remis au travail pour étudier le droit pénal international. J’ai fait beaucoup de formations, beaucoup de cours en ligne. Si mes souvenirs sont exacts, j’ai fait une bonne vingtaine de cours et certificats et la récompense est que j’ai été nommé chef-interprète adjoint en 2010. Ma mission en plus de mes tâches habituelles d’interprète-traducteur consistait à coordonner aux côtés de mon superviseur hiérarchique le travail de la quarantaine d’interprètes du tribunal, à préparer les affectations hebdomadaires, à faire un peu de travail administratif aussi. Chaque équipe de procès était composée de  9 personnes. Nous utilisions trois (3) langues au quotidien : le français, l’anglais et le kinyarwanda (la langue du Rwanda) puisque les justiciables étaient des rwandais. Les témoins également venaient en majorité du Rwanda et ne s’exprimaient pas toujours en français et/ou en anglais. Les collègues d’origine rwandaise donc travaillaient du kinyarwanda vers le français ou l’anglais et nous les prenions en relai. Cela a été une expérience très riche mais traumatisante à la fois.

 

MLI BAS : Traumatisante ? Pourquoi ?

Elolo Kumodzi : Oui, traumatisante parce que nous traitions d’un sujet difficile : les actes de génocide ou d’autres violations graves du droit international humanitaire et au quotidien nous étions confrontés à des témoins ou des victimes qui venaient au prétoire raconter les horreurs qu’ils avaient vécues : assassinats, meurtres, amputation, viol, la liste est longue. A maintes reprises, nous somme sortis de salles d’audience complètement déboussolés, traumatisés. J’ai vu des collègues pleurer ; j’en ai vu tomber malades ; j’en ai vus déprimer stresser à outrance. Mais j’ai pu tenir, d’une certaine manière, même si à un moment donné de ma vie certains drames m’avaient personnellement frappé.

Dans tout cela, j’ai puisé ma force dans deux choses : ma foi et la musique. Je pense que la foi est importante pour un interprète. Le fait que je sois musicien – je joue pratiquement de six instruments – m’a énormément aidé. Je pense d’ailleurs que tout interprète devrait essayer de jouer au moins un instrument (rires !!!!!) La foi soutient l’être humain et l’aide dans des situations aussi difficiles que celles que nous avions connues au TPIR.

Le Tribunal a fermé ses portes le 31 décembre 2015 mais moi j’ai préféré partir le 31 décembre 2014, soit un an avant la fermeture officielle du Tribunal, pour deux raisons essentielles. Première raison : j’ai une fille adoptive née au Congo et ayant grandi en Tanzanie. Nous ne voulions plus partir dans un autre pays étranger. Deuxième raison : la maladie. Il y a une maladie qui guette les interprètes ou les personnes travaillant de longues heures en position assise devant des écrans d’ordinateurs : l’arthrose. C’est ainsi que j’ai connu des problèmes cervicaux et après une troisième opération chirurgicale en Afrique du Sud avec pose d’implants, j’ai pris la route de Lomé le 01 mars 2015.

Entretemps, j’ai pu retravailler ma troisième langue de travail. Même si je maitrisais le ki-swahili que j’avais appris pendant mon long séjour en Tanzanie, j’estimais qu’il me fallait une remise à niveau de mon portugais. Je l’ai fait sur internet et durant un séjour linguistique à Maputo. Rentrer en Afrique de l’Ouest et au Togo en mars 2015 était un véritable défi. Je n’étais plus très jeune, je n’étais plus connu dans la région. Au Togo, les gens me connaissaient seulement de nom. Il fallait s’adapter aux réalités du marché libre, une jungle impitoyable devenue l’échappatoire au chômage de tous : après un an, je dois avouer que les objectifs que je m’étais fixés sont soit atteints ou en voie d’être atteints.

IMG-20160816-WA0024MLI BAS : Depuis votre retour au pays, quel bilan pouvez-vous faire ?

Elolo Kumodzi : Primo, j’ai retrouvé ma famille, ce qui est très bien. J’essaie de leur apporter un peu de bonheur. Cela est important pour un interprète, vous le savez.

Secundo, je me suis lancé le défi de réorganiser le marché de l’interprétation au Togo. C’est en voie de réalisation puisque nous avons pratiquement créé l’Association des interprètes de conférence du Togo (AICT). Nous avons fini l’élaboration des textes fondamentaux. Nous avons mis en place un Comité ad hoc qui gère l’Association. Nous avons fait deux séances de formation. Nous avons intéressé nos collègues à certains instruments financiers, concernant par exemple leurs retraites, les impôts, etc… Je me félicite de ce qui a été fait modestement sous ma houlette.

L’autre défi, c’est que j’ai toujours pensé que l’interprétation – la meilleure chose que je sais faire au monde – peut servir de tremplin pour embrasser d’autres activités génératrices de revenus. A condition de gérer efficacement et d’investir intelligemment les ressources financières gagnées comme interprète de conférence. Cela est possible. Et je n’ai pas cherché loin. Alors que des amis me proposaient de faire de l’import-export Chine-Togo, Hong-Kong-Togo, Turquie–Togo, (façon bien rapide de gagner de gros sous) j’ai plutôt décidé de monter une petite ferme agro-pastorale pour faire essentiellement des produits bio. Là encore, mon expérience des 25 dernières années a du sens. D’ailleurs je vous y invite dans quelques semaines.

Je suis entrain de créer un cabinet pour l’organisation et la gestion des conférences. Tout se passe plutôt bien parce que j’ai repris en main la gestion du matériel d’interprétation simultanée que je possède. Je rappelle en passant que je fais du Bosch et Gonsin.

Je suis également dans l’immobilier. Je n’en dirai pas plus pour l’instant.

Dernière chose : je m’amuse beaucoup en enseignant de la musique aux jeunes tous les week-ends ; j’ai en projet la création d’un ensemble symphonique ; pour le moment, je forme les saxophonistes, les clarinettistes, les trompettistes, les trombonistes, les flutistes ; bientôt, nous commencerons les violons et autres.

 

MLI BAS : Récit très riche et très intéressant. On prend du plaisir à vous écouter. Une question que j’aime souvent poser aux anciens : quel est votre plus beau souvenir en cabine en tant qu’interprète ?

Elolo Kumodzi : Mon plus beau souvenir, je vous le dis tout de suite : Accra 1998. J’arrive à une grande conférence. Je crois que c’est la Fondation Leon Sullivan. Nous sommes une bonne vingtaine d’interprètes ; nous commençons la réunion par les ateliers pendant 3 jours. Je partage la cabine avec un collègue anglophone; j’étais malade comme un chien. Et le quatrième jour, c’est l’ouverture officielle. Un peu bizarre qu’on fasse les ateliers avant l’ouverture officielle, n’est-ce pas ? Le révérend Leon Sullivan doit faire le ‘keynote address’. Je rappelle que c’est un grand militant des droits de l’homme, de la cause des noirs africains américains comme ils aiment le dire. Ma collègue Evelyn Djinn qui gère la réunion me dit : «Elolo, c’est toi qui prends Leon Sullivan.» et elle poursuit : «Parce qu’il est politicien, diplomate, militant des droits de l’homme, religieux, et toi tu as toutes les qualités pour l’interpréter.» Cela me surprend tout de même : il n’en était pas question car je voyais bien dans le groupe, il y avait des collègues rompus à la tâche et plus compétents que moi. Je rappelle que j’avais quitté Lomé en laissant ma sœur ainée à l’hôpital et que depuis notre arrivée à Accra, Lomé était injoignable. Je décide d’appeler Lomé et c’est là que j’apprends que ma sœur avait été rappelée à Dieu dès mon départ.

Défi : je ne dis rien aux collègues certainement pour ne pas perturber l’esprit de groupe. Puis commence la cérémonie d’ouverture avec la litanie de discours : Jerry Rawlings, Konan Bédié puis Leon Sullivan se lève : et je me lève aussi dans ma cabine ; je dis une courte prière. Et il m’entraine sur un parcours complexe et périlleux pendant presque deux heures d’horloge. Il saute du Coran à la Bible, de la bible à la Thora. Il évoque la traite négrière, la colonisation, les indépendances des pays africains, le nouvel ordre économique mondial, s’attaque aux grandes institutions des Nations Unies, au FMI, fait un cours magistral de sciences économiques aux dirigeants réunis au Centre international de conférences d’Accra, il électrifie la salle, le tout avec sa pointe d’humour et de proverbes. Par moments, j’avais le sentiment que je devais souffler un coup, prendre une gorgée d’eau mais je risquais de perdre le sieur Sullivan. Après tout, nous avions commencé ce périple ensemble : et il n’était pas question de me laisser distancer par mon compagnon à la faconde aussi intarissable. Lorsque finalement, il dit AMEN THANK YOU, je me retourne, mes collègues viennent m’embrasser. Je commence à pleurer à chaudes larmes et  leur annonce la mort de ma sœur. A y penser aujourd’hui, je crois que j’ai puisé cette énergie au plus profond de moi de moi-même pour lui rendre hommage. Et j’ai réussi ce coup là. C’est vraiment le jour où j’ai vu Dieu à l’œuvre dans ma carrière. Dieu avait sans doute parlé à ma place, car à l’évidence, ce n’était pas moi. Est-ce peut-être cela que dans certains milieux on appelle le parler en langues (hihihi) ?.

MLI BAS : Alors, quel est votre…

Elolo Kumodzi : J’anticipe : la mauvaise expérience n’est-ce pas ?

MLI BAS : oui, exactement.

Elolo Kumodzi : C’est en fait une série de mauvaises expériences. Je me retrouve un jour à Lomé et puis le lendemain à Cotonou. Quelques jours après, je file sur Lagos. Puis après une journée d’attente dans la l’humidité de l’aéroport d’Ikeja, je me retrouve dans un vieil appareil d’avant-guerre en direction d’Enugu. J’en reviens fatigué, malade mais une réunion m’attend à Lomé. Je décline l’offre : j’appelle un ou deux collègues, personne n’est libre. Réunion d’optométriciens, d’opticiens, tous les « …ciens, …ciens » (sourire). Nous demandons les documents, personne ne nous les donne. Au moment où mon chauffeur me déposait à l’hôtel Sarakawa, je faisais une fièvre de plus de 40 degrés, j’avais un paludisme. Je couvre la réunion pendant trois jours, couché sur la table. Je crois que je balbutiais des phrases presque inaudibles. C’est une expérience qu’on garde à vie. C’était très difficile avec le paludisme dans le sang ; il fallait prendre ses comprimés, faire des injections, revenir en cabine… c’était affreusement pénible surtout en petite équipe. Chaque jour, je cherchais un remplaçant mais personne n’était disponible à Lomé ou Cotonou car c’était la haute saison.

IMG-20160816-WA0025MLI BAS : Un doyen m’a raconté que sa plus longue réunion en tant que freelance, c’était une réunion de six mois, notamment les pourparlers de paix du Soudan à Abuja. Quel est donc votre plus long contrat d’affilée dans le freelance ?

Elolo Kumodzi : Mon plus long contrat dans le freelance, c’est lorsque nous travaillions à la mise sur pied du parlement de la CEDEAO. Nous y allions pour trois semaines d’affilée, des fois même les dimanches. Il y a eu aussi les sessions annuelles de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples : trois semaines également. La session était précédée du forum des ONG des droits de l’homme.

Mais il m’est arrivé plusieurs fois de faire des séries de réunions sur 10 semaines d’affiliée sur des sujets très variés. C’était difficile car il fallait que le cerveau s’ajuste à la terminologie de la matière en question ; et tout ceci en l’espace de quelques heures ; Vous comprenez bien pourquoi aujourd’hui je fais tout ‘’pole pole’’ comme on dit en Swahili (doucement doucement).

MLI BAS : Merci, doyen.

Elolo Kumodzi : De rien.

6 commentaires sur “Du virtuel au réel, une rencontre plus qu’intéressante

  1. SAMPO

    J’ai pris un réel plaisir á lire l’interview du Doyen Elolo. Il a un parcours très riche, un témoignage émouvant et des déclarations instructives. Du courage doyen. Nous marchons dans votre sillage.

  2. TAOUFOUN MATHIEU

    Great interview, good work Mli, you are doing well. Keep it up.

  3. Caroline Albert

    En plus de « bon à savoir » Cet article doit également être mis dans la catégorie « à lire absolument »! Mes commentaires pourraient être aussi longs que l’article lui même, tellement de bonnes choses à dire sur ce que je viens de lire.
    Doyen, j’espère avoir la chance de te rencontrer à nouveau, merci d’avoir partagé. Je te souhaite la santé la force et tout ce dont tu as besoin pour tes réalisations.
    Bien à toi,

    Caroline IN.

  4. Joseph RURANGWA

    Un de mes plus grands mentors, le Grand Sylvestre que j’ai rencontré en 1998 reste égal à lui-même, grand artiste, grand intellectuel, grand coach et surtout un grand coeur. Grâce à ses conseils, je me suis retrouvé à Salford en 2003 et membre de l’AIIC en 2006. J’ai appris la terminologie de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples grâce à lui.

  5. Adanvoessi Fawaz

    On a du plaisir a lire ces aines de la profession. C’est a l’aune de ce parcours enrichissant que nous qui faisons nos premiers pas dans ce metier devrions puiser notre envie d’aller de l’avant. Merci au MLI pour cette interview

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