Interprète, vous avez le droit de garder le silence…

Par   19 juin 2016

Par Caroline Imboua-Niava

Souvent inscrite au contrat de travail et parfois pas, la clause de confidentialité doit faire partie du code de déontologie de l’interprète. De mon point de vue tout au moins, l’interprète professionnel considère tout naturellement que les échanges au cours d’une réunion sont confidentiels et il est prudent dans les termes qu’il emploie lorsqu’il parle de son travail.

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Agents secrets

Le fait de se voir dire que toute information est confidentielle, de ne pas divulguer les documents de la conférence, m’a parfois donné le sentiment de me trouver dans un film d’espionnage. J’exagère peut-être vous me direz, mais je fais de mon mieux pour ne pas trahir la promesse que je fais en signant un contrat de travail. On se retrouve parfois dans des situations étranges. Je vous donne un exemple. Au terme d’une réunion en consécutive, au tout début de ma carrière, un délégué m’a demandé de lui présenter mes notes. Je l’ai fait sans problème, mais puisqu’il ne pouvait pas les déchiffrer, ce dernier m’a demandé de lui envoyer un résumé de la réunion. Certes, le délégué était présent, il avait participé aux échanges et avait accès à toute la documentation mais je n’ai pas accédé à sa requête, surtout après conseil d’une ainée dans la profession. Je n’avais pas été désignée secrétaire de séance, je n’étais pas participante aux discussions de toute façon et je ne voulais pas courir le risque que mes propos tiennent lieu de rapport officiel.

On peut toutefois se dire : « après tout, pourquoi ne pas en parler si de toute façon un compte rendu des grandes réunions est fait à la presse pour que le grand public soit informé. Et puis en plus, les délégués eux même divulgueront l’info ! »

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Secret de polichinelle

A ce niveau, l’interprète doit pouvoir faire la différence entre les informations divulguées au grand public devant la presse et les discussions qui ont lieu en l’absence de la presse. Je reste cependant persuadée que même pour les grandes réunions très médiatisées, il faut éviter de mettre au grand jour le contenu des échanges au risque d’être cité dans la presse. J’éviterais même de me prononcer si, au terme d’une réunion, un journaliste me demandait mes impressions. Je continue de croire que discrétion et confidentialité, que cela soit écrit ou non dans un contrat donné, ne peuvent qu’être bénéfiques à ma carrière.

Et si vous étiez informé lors d’une réunion qui n’est pas médiatisée qu’une catastrophe ou un attentat devait s’abattre sur la population. Que feriez-vous ? Je pense que cette situation est très exceptionnelle et elle mérite donc un traitement exceptionnel. Chacun pourra faire ses recherches sur le sujet mais personnellement, je pense que j’agirai de sorte à protéger la population.

Approche de solution

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Cela n’est pas chose courante mais en général, je ne me rappelle pas les détails des réunions ; alors lorsque des délégués insistent pour obtenir des informations confidentielles, je m’en sers comme raison pour donner le moins d’information possible. Il y a aussi le fait que nous couvrons tellement de réunions que l’on ne peut pas tout retenir. Personnellement, je retiens très peu de ce que je couvre comme sujet de réunion. Je retiens certainement plus lorsqu’il s’agit de sujets qui me passionnent et que j’apprends de nouvelles choses. On m’a déjà tenu des propos du genre : « tu dois savoir beaucoup de choses ! avec tout ce que tu entends au cours des réunions ! » Certains collègues ont néanmoins d’excellentes mémoires et se rappelle les détails de personnes, de notions, de circonstances et de lieux. C’est ce à quoi j’aspire afin que mon expérience me serve réellement.

En effet, le traducteur comme l’interprète travaillent sur des sujets variés qui contribuent à leur instruction et à leur culture ; c’est un véritable avantage qu’il ne faut pas négliger. Plus nous nous cultivons, mieux nous sommes outillés pour les réunions et meilleure est l’interprétation. Mieux on interprète, plus on est sollicité et ainsi on est exposé à des sujets plus variés – cercle vertueux.

Après tout, que souhaitons nous ? Ce que je souhaite, c’est m’épanouir dans mon métier et pour cela, il me faut de la concentration, une bonne culture linguistique, une bonne culture générale et contemporaine et pour mettre les chances de mon côté, une bonne dose de confidentialité. Car il faut y mettre tous les efforts et le métier vous le rend bien.

A propos de l’auteure

Caroline Imboua-Niava, interprète freelance basée à Abidjan, est le prototype de l’amazone moderne dont rêverait un Béhanzin s’il était encore vivant. Après ses brillantes études en interprétation de conférence à Lisbonne, son amour pour le berceau de l’humanité la ramena en Afrique. Par sa combinaison linguistique panafricaniste (français A, anglais et portugais C et bientôt arabe C), son esprit de sacrifice, son sens de l’éthique, et surtout son timbre vocal qui ne laisse personne indifférent, l’auteure a su lentement mais sûrement gagner les cœurs de beaucoup d’employeurs d’interprètes du continent. Excellente manager préoccupée par l’emploi des jeunes, elle aime l’art en général, la lecture, la nature, le cinéma et, en bonne ivoirienne, l’humour.

 

7 commentaires sur “Interprète, vous avez le droit de garder le silence…

  1. Moudachirou Gbadamassi

    Bonjour, Caroline et merci pour ton article que j’ai pris du plaisir à lire, même si je le trouve un peu court. Que penses-tu des discussions entre collègues interprètes sur le sujet de leur réunion?
    Par exemple, il m’est arrivé à plusieurs reprises d’être recruté pour couvrir seulement les travaux de groupe d’une réunion lancée la veille ou plusieurs jours plus tôt. Quand j’arrive sur les lieux, en plus des informations tirées d’éventuels documents reçus, je demande souvent aux collègues qui sont sur la réunion depuis le début de me briefer. Question: quelle est la limite de la confidentialité dans un tel cas? Je ne sais pas s’il faut un article entier pour y répondre mais, voilà… Merci une fois encore pour ton article.

    1. Clare Donovan

      Merci, Caroline, de cette réflexion sur la confidentialité. Il faut en effet se méfier des situations telles que celle que tu decries au début. Je pense qu’il serait bon de faire des mini jeux de rôle en fin de formation pour sensibiliser les étudiants.
      Pour répondre à la question sur le partage d’informations entre collègues: je pense que si les collègues travaillent sur la même reunion, il suffit de faire preuve de bon sens. On devrait pouvoir faire un compte rendu de la séance ou de la journée. Si non, je me demande parfois si les interprètes ne sont pas de manière générale trop laxistes lorsqu’ils font entre eux le récit de leurs réunions, sans doute parce qu’ après une réunion difficile ou stressante, on a besoin de « raconter » à un autre interprète qui peut nous comprendre. Là aussi, on peut imaginer d’intégrer une réflexioin à ce sujet à la formation.
      Clare Donovan

  2. Joseph Rurangwa

    Merci Caroline pour ton article,
    Et Merci aussi à Moudachirou qui nous propose cette plate-forme d’échange.
    En ce qui me concerne, même si la question n’avait pas été évoqué lors de ma formation d’interprète à Salford, l’AIIC nous propose tout de même un texte de référence, le Code d’éthique professionnelle avec en article 2 ce qui suit:
    a) Les membres de l’Association sont tenus au secret professionnel total et absolu. Celui-ci doit être observé à l’égard de quiconque et concerne tout ce qui a été appris dans l’exercice de la profession à l’occasion de réunions non publiques.
    b) Ils s’interdisent de tirer un profit personnel quelconque de toute information confidentielle qu’ils auraient pu recevoir dans l’exercice de leurs fonctions d’interprète.
    (http://aiic.net/page/6725/code-d-ethique-professionnelle/lang/2)
    Pour ce qui est d’une information relevant de la vie ou de la mort des citoyens, et bien, il faudra agir selon sa conscience, mais aussi être prêt à la défendre devant les cours et tribunaux du pays en question.

  3. Moudachirou Gbadamassi

    Merci grand-frère Joseph. L’AIIC, grâce à son arsenal juridique, nous facilite la vie. Mais, on dirait qu’il y a un problème de traduction au niveau de l’alinéa b) de l’article 2. L’article parle d’information confidentielle que l’interprète « aurait pu recevoir » dans l’exercice de ses fonctions; et s’il ne l’a pas reçue dans l’exercice de ses fonctions mais dans un autre cadre? Je crois que l’article devrait plutôt se focaliser sur la nature ‘confidentielle’ de l’information. Je crois qu’il y a une différence entre les informations qu’on « peut recevoir » et celles qu’on « reçoit effectivement », que ce soit dans le cadre d’une fonction ou pas. Peut-être que j’ai un problème de compréhension, vu que je ne suis pas juriste.

    1. Joseph Rurangwa

      Moudach…..merci pour ta question…..l’alinéa b porte sur le fait de tirer profit d’une information. L’accent est mis sur le gain financier qui est le contexte précis de cet alinéa. Pour la traduction, l’on aurait pu dire QU’IL AURAIT REÇU (tu vois que je reste dans le conditionnel….en éspérant que certaines conditions soient satisfaites)..

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