Humilité, vous avez dit humilité ?

Par   20 avril 2017

Par Kossi Agbolo, 20 avril 2017

Lentement mais sûrement le temps s’égrenait. Nous arrivâmes au moment où nous étions surpris de remarquer que les deux années requises pour passer le Master en Interprétation de Conférence étaient en passe de s’écouler. Le leitmotiv qui revenait sur toutes les lèvres était : ça va finir bientôt. Mais la fièvre des examens ne nous laissait pas savourer ce moment délicieux. Dans son coin, chacun invoquait soit le Dieu créateur, soit tout ce qui pourrait lui procurer une force supplémentaire pour surmonter l’obstacle tant redouté qu’est l’examen final en interprétation de conférence ; surtout la prise de note qui nous donnait la chair de poule.  Bain mappingMais avant de commencer les révisions, il fallait d’abord finir le dernier cours du parcours, et c’était une formatrice qui était programmée ce jour-là. C’était une dame qui nous impressionnait chaque fois qu’elle nous dispensait les cours, mais ce jour-là, il y eut très peu d’exercice d’interprétation (simultanée ou consécutive). Cependant elle avait décidé de nous faire un cours sur ‘brain mapping’. Nous, étudiants, donnions les réponses, et elle se chargeait de remplir le tableau ; mais à la fin elle avait insisté sur un mot que personne ne trouvait. Mais en bonne formatrice, elle ne s’était pas pressée pour donner la réponse, elle nous attendait. Alors que tout tirait en longueur, un étudiant avait lancé le mot magique qu’elle cherchait; c’était à ce moment-là que la formatrice s’était précipitée pour donner un baise-main à l’étudiant que j’étais. Je ne vous cacherai pas que j’étais plus qu’honoré ce jour-là. Vous ne pouvez imaginer ma joie après cette révérence tirée par madame la formatrice qui est l’une des sommités de l’interprétation en Afrique. Depuis ce jour-là, j’ai compris le vrai sens de l’humilité et la place importante qu’elle occupe dans la profession ainsi que l’attention particulière que nous devons lui porter.

Baise-mainC’est ce qui me pousse à écrire cet article sur l’humilité. Pourquoi j’insiste sur l’humilité ? Parce que nous exerçons une profession que beaucoup pensaient impossible aux mortels, nous tirons sur les synapses, tout en faisant des tâches multiples ; cela pourrait nous monter à la tête et nous amener à avoir un port altier.

Cependant chers collègues, permettez-moi de vous dire en toute humilité, que souvent l’on devient interprète suite à un événement fortuit. Vous avez dû remarquer comme moi que la plupart des interprètes sont issus de familles qui n’ont pas toujours vécu dans leur pays d’origine. Elles se sont expatriées soit en tant que fonctionnaires internationaux soit pour aller chercher un horizon meilleur. Même vous qui me lisez en ce moment, vous venez de penser à vos parents qui vous avaient permis de quitter votre pays d’origine pour aller vivre dans un autre pays, ou carrément vous êtes nés à l’étranger. Ce qui vous avait permis d’acquérir une deuxième ou une troisième langue à très bas âge. Pour la plupart d’entre nous, ce que nous sommes aujourd’hui, c’est dame nature qui nous l’a donné ; c’est pourquoi je nous demande en toute humilité de faire preuve d’humilité.

Citons pour preuve le cas de Danica Seleskovitch. Elle était d’origine Yougoslave, mais elle avait vu le jour en France. C’est pourquoi en plus du serbo-croate, elle parlait aussi couramment le français. Lorsqu’elle avait seulement 10 ans, elle rejoignit son père en Allemagne, ce qui lui permit de parler aussi couramment la langue de Goethe. Elle était également douée en anglais, mais son voyage aux Etats-Unis d’Amérique lui permit de parfaire ses connaissances en anglais. Elle était Yougoslave d’origine, mais sa langue maternelle était le français, même si son français rivalisait avec son allemand quant à la maîtrise de ces deux langues.

DanicaPar ailleurs, je cite cet exemple de notre pionnière Danica Seleskovitch pour corroborer le fait que ce que nous sommes c’est dame nature qui nous l’a donné. Il est vrai que seul le travail acharné peut produire les résultats escomptés dans la vie, mais dans notre cas, la nature a déjà posé la fondation.

Dans ses Mythes sur le Bilinguisme, le Prof. François Grosjean soutient que le bilinguisme n’est pas un phénomène rare, plus de la moitié de la population mondiale est bilingue. Le bilinguisme s’acquiert de mille et une manières, soit par la vie à l’étranger comme je le disais tantôt, soit par la proximité des frontières. Les habitants des zones frontalières d’un pays peuvent facilement adopter et maîtriser la langue parlée de l’autre côté de la frontière. C’est ainsi que bon nombre de personnes habitant ces zones deviennent des bilingues à des degrés divers.

En outre, beaucoup auraient pu devenir interprètes ou traducteurs s’ils s’étaient intéressés à la profession. Vous convenez avec moi que beaucoup de personnes sont de parfaits bilingues, mais ils évoluent dans d’autres professions. Je saisis l’occasion pour vous parler d’Hermann Goering, cet homme d’état tristement célèbre pour avoir décrété la solution finale au cours du troisième Reich pour l’extermination des Juifs. La deuxième personne dont je veux parler est le premier président du Togo, Sylvanus Olympio, né en 1902 et assassiné en janvier 1963. Vous vous demandez certainement pourquoi mes choix sont portés sur ces deux personnalités.

Au cours du procès de Nuremberg entre novembre 1945 et octobre 1946, M. Hermann Goering s’était illustré par sa maitrise de l’anglais. C’est au cours de ce procès que l’interprétation simultanée proprement dite aurait été utilisée pour la première fois, ce qui n’est pas totalement vrai, car l’interprétation simultanée a été déjà utilisée avant cette période. Mais en raison du caractère exceptionnel de ce procès, beaucoup s’accordent à dire que ce mode d’interprétation avait été utilisé pour la première fois à Nuremberg. Au cours de ce procès M. Hermann Goering donnait du fil à retordre au procureur américain Robert Jackson ; puisqu’il maîtrisait l’anglais, il comprenait les questions posées en anglais avant d’écouter l’interprétation en allemand. Ce qui lui donnait du temps nécessaire pour mieux préparer sa réponse. Il fut un moment où, fort de ce stratagème, il désarçonnait le procureur Jackson. Par ailleurs, il contestait les traductions faites de l’allemand vers l’anglais pour tourner les événements en sa faveur ; par exemple, il ne voulait pas que l’on parlât de ‘Solution finale’ mais de ‘Solution totale’, quelle différence ? nul ne saurait le dire. Mais ce que je note chez ce monsieur, c’est qu’il pouvait être un interprète, s’il n’était pas devenu un grand pilote d’avion de chasse, et s’il s’était intéressé plutôt à l’interprétation. Tout est question du centre d’intérêt des uns et des autres.

Quant à M. Sylvanus Olympio, il est né à Kpando, une localité qui appartenait au Togo sous la colonisation allemande, mais qui avait été plus tard rattachée à la Gold Coast (actuel Ghana) après la défaite des allemands à la fin de la première guerre mondiale en 1918. Olympio avait fait ses études primaires à la Mission catholique allemande à Lomé et plus tard, suite au partage du Togo allemand entre l’Angleterre et la France, il avait fréquenté l’école coloniale française toujours à Lomé, avant d’aller continuer ses études à Kpando sa ville natale devenue possession anglaise. Donc il avait fait une partie de ses études en anglais. C’est ainsi que le jeune Olympio était déjà trilingue (allemand-français-anglais) avant ses 18 ans. Il avait fait de brillantes études plus tard en France et en Angleterre, mais ce n’est pas le lieu de nous appesantir sur son cursus scolaire.

OlympioCe qui m’a frappé chez ce monsieur au destin exceptionnel, c’est l’aisance avec laquelle il maniait la langue de Voltaire. Citons pour exemple sa visite en France le 2 novembre 1958 lorsqu’il avait été interviewé par madame Danièle BREEM. Plus tard, nous le verrons s’exprimer en anglais correct lors de sa visite au Premier ministre nigérian Abubakar Tafawa Balewa, pour poser les bases de l’actuelle Communauté économique des états de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Une fois encore, il s’était fait remarquer par sa maîtrise de l’anglais. Une telle personnalité ne pouvait-elle pas devenir un bon interprète ?

On peut considérer ce qui précède comme une preuve que le bilinguisme voire le multilinguisme n’est pas un phénomène rare, comme le soutient François Grosjean dans ses écrits. Le point que je soutiens ici, c’est l’humilité dont nous devons faire preuve, car beaucoup auraient pu devenir interprètes ou traducteurs s’ils s’y étaient intéressés et avaient mis l’accent sur le côté professionnel de l’interprétation. Mais au même moment, ceci peut constituer une menace car n’importe qui peut s’autoproclamer interprète ou traducteur/traductrice en raison du fait qu’il(elle) est bilingue. Il existe des milliards de bilingues dans le monde et la plupart sont de parfaits bilingues qui peuvent facilement s’improviser interprètes sans avoir fait une école d’interprétation. C’est ainsi que nous sommes menacés, nous qui avons dépensé des sommes faramineuses pour aller nous faire former, surtout ceux qui ont pris la décision d’aller se faire former au moment où ils sont déjà des parents. Je m’explique : je ne balaie pas d’un revers de la main les acquis ou compétences de tous ceux qui n’ont pas eu la chance ou le temps d’aller se faire former. Mais la vraie menace se trouve du côté de ceux qui font fi de toutes les règles professionnelles, et qui ne voient la profession que comme un simple gagne-pain. A l’instar de vrais contrebandiers, les champs peuvent brûler, ils prendront leur besace et iront se chercher ailleurs.

Pour finir, je comprends la raison pour laquelle certains interprètes semblent arrogants aux yeux des autres et je comprends que c’est justement pour protéger la profession contre ces prédateurs ; mais reconnaissons que certains collègues en font un peu trop. Je nous conseille de faire un effort pour trouver une solution à ce problème tout en faisant preuve d’humilité et trouver le juste milieu et éviter le radicalisme et l’extrémisme professionnels. Un conseil que je donne, avec beaucoup d’humilité

A propos de l’auteur

IMG_20140619_124955Kossi Agbolo est un interprète togolais dans la quarantaine. Cabine française de son état, Kossi est un passionné de l’écriture et de la culture hispanique qu’il promeut chaque fois qu’il en a l’occasion. Très jeune, il est tombé amoureux des livres et lut toutes sortes d’œuvres littéraires qui lui passaient par la main. Cela lui facilita ses études jusqu’au niveau universitaire. Kossi a passé une bonne partie de sa vie au Nigeria, où il a travaillé comme secrétaire-bilingue à l’Ambassade de France près le Nigeria, puis brièvement à la CEDEAO. Poussé par la soif de connaissances, il a démissionné pour faire d’autres études universitaires. Ce qui lui a permis d’apprendre la langue de Cervantes et,  plus tard, de faire son Master en Interprétation de conférence. Pur produit de University of Ghana (Legon), il est actuellement interprète de conférence indépendant et traducteur assermenté pour les langues française, anglaise et espagnole près la Cour d’Appel du Togo. Kossi Agbolo est un amoureux de la nature et il lutte pour sa préservation.

4 commentaires sur “Humilité, vous avez dit humilité ?

  1. Moudachirou Gbadamassi

    Beau texte, contenu très intéressant, style accrocheur. Merci Kossi. Question de curiosité: pourquoi n’as-tu pas cité Faure Yassingbé aussi? Il parle un bon anglais, pour le peu que j’ai entendu.
    Une fois encore, bravo pour ce bel article !

    1. kossi

      M. Moudachirou, concernant Faure Gnassingbé, tu as raison; d’autant plus qu’il peut encore exercer la profession, ne dit-on pas qu’il y a une vie après la présidence?
      J’aimerais voir un jour un interprète devenir président et qui reviendra à la profession après avoir servi le peuple.

  2. Ariane

    Très croustillant cet article surtout la thèse sur le bilinguisme. J’observe cependant que la fin était prudente et presque expédiée comme un équilibriste qui par peur de se fracasser le visage se hâte de conclure une routine afin de retomber sur ses deux jambes.
    Est-ce le fait d’avoir tant investi dans la formation qui légitime le pratiquant ou le fait d’appliquer des règles et principes clairement définis par la profession?
    Bravo en tout cas à l’auteur qui a su nous garder en haleine jusqu’au bout de ses idées. Loved it!
    Humblement votre!
    Ariane

  3. AGBOLO

    Très belle leçon de vi. « L’humilité précède la gloire » il est vrai que l’amateurisme est un réel danger pour les professionnel et malheureument cela concerne plusieurs profession

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